This day, ten months.
Le désert. Le froid. Rien d'autre. Juste cette vaste étendue blanche et venteuse, qui étirait à l'Infini ses contrées de Néant. Le vent était comme des milliers de petites aiguilles qui traversaient les fourrures, pour atteindre la peau blanche et gelée. Où que je tournais la tête, c'était toujours ce même paysage décharné et triste, ce lieu où j'aurais pu mourir à attendre je ne sais quoi sans fin, sans relâche, les jambes dans la neige, le froid pénétrant mes bottes en peau, ma jupe noire cinglant au vent. C'était le seul bruit qui brisait le silence des kilomètres à la ronde : ce claquement répétitif du tissu de ma jupe était l'unique mouvement de vie de cette terre désolée dans laquelle j'errais, mi-vivante, mi-morte, avec l'allure hagarde d'un aveugle. J'avançais comme les zombies avancent, sans but, si ce n'est celui de ne pas tomber dans la neige, et de continuer à chercher, toujours, chercher, presque instinctivement chercher.
Et puis. Un matin, le jour est blanc. Ici les rayons ne sont jamais que blancs, leur couleur dorée s'est ici substituée à la seule couleur qui n'ait pas disparue du spectre. J'avance toujours, mais soudain je ne sais pourquoi, mon corps ralentit lentement, et s'arrête tout à fait. Mes oreilles, qui n'ont pas entendu de son plus élevé que celui d'une bruissement de feuille depuis longtemps, captent un son étranger. Mes yeux, résignés à être abusés sans cesse par les mirages immaculés de ces contrées mystiques, sont sûrs pourtant d'apercevoir et de discerner des formes noires dans le lointain steppique. Mouvantes. Et puis alors, le c½ur, dont on ne savait même plus qu'il battait encore avec cette température, qu'il n'avait pas été on ne sait comment congelé lui aussi, mis en arrêt, le c½ur s'est alors mis à battre plus fort, jusqu'à tambouriner si fort dans ma poitrine que j'ai dû poser ma main sur mon sein pour tenter de ralentir cette épopée folle.
Une ombre doucereuse s'avançait, lentement, et je la voyais m'envelopper et me pénétrer sans pouvoir agir. Je tentai de parler. Je tentai de bouger. L'ombre, qui n'en était plus une, -oui je distinguais parfaitement maintenant à travers la clarté presque insoutenable les contours et les formes- sourit. Elle avait les yeux profonds et la bouche charnue. Elle avait une mèche dorée devant l'oeil gauche et de l'autre, me regardait avec insistance, comme attendant, muette, immobile. Sous sa veste d'épaisse toile, une épaule, puis une autre, musclées, tendues, un corps sec, élancé, meurtier. Des bras pour tuer. Un regard pour détruire. La mort émanait d'elle, langoureuse, séductrice, animale. Mais l'ombre attendait ; sa main se serrait un peu plus devant mon silence. Une goutte de sang écarlate tomba, parsema l'immaculé de la neige : une tâche vermillon sur cette immensité blanchâtre. Je la regardai tomber avec distance, mais à l'instant où elle toucha les cristaux de neige, mon regard fut happé, mon corps attiré, et je perdis tout contrôle. Ce n'était plus moi. L'ombre m'enveloppait totalement et je la serrai, et je la serrai, et je pleurai de douleur. Je pleurai cette douleur de l'avoir attendu et de l'avoir cherché si longtemps, mon aimé, mon amour, mon amant, l'ombre de mon ombre, la douleur de mes sens, le souffle de mon âme. La plaie était si vive, et le poison si incisif. La lumière s'estompa alors tout à fait.
Tout fut noir, mais il était là.
Cette ombre était si agréable, cette caresse si douce, cette perspective si réjouissante que je m'abandonnai, et mon esprit et mon corps se laissèrent aller à la félicité éternelle dans les ténèbres insodables de notre passion.



